COMMENT LES BALEINES AVALENT-ELLES LEUR NOURRITURE SANS SE NOYER ?
Des scientifiques ont étudié les mécanismes qui permettent aux baleines à fanons d’avaler leur nourriture sous l’eau, sans qu’elles se noient. Ils dévoilent leurs conclusions dans une étude.
Ouvrir une bouche immense pour engloutir des milliers de litres d’eau… sans jamais remplir ses poumons. À première vue, cela semble impossible. Pourtant, les baleines à fanons réalisent cet exploit plusieurs centaines de fois par jour lorsqu’elles se nourrissent.
Comment ces géants des océans parviennent-ils à avaler leur nourriture sous l’eau sans se noyer ? Pendant longtemps, ce mécanisme est resté un véritable mystère. Une étude menée par des biologistes de l’Université de Colombie-Britannique, au Canada, et publiée dans la revue Current Biology, apporte aujourd’hui une réponse fascinante.
Les baleines avalent… des milliers de litres d’eau
Les baleines à fanons, comme la baleine à bosse, le rorqual commun ou encore le rorqual bleu, se nourrissent principalement de krill, de petits crustacés semblables à des crevettes, ainsi que de petits poissons.
Lorsqu’elles repèrent un banc de proies, elles utilisent une technique spectaculaire appelée alimentation par engouffrement (lunge feeding). Elles accélèrent brusquement, ouvrent leur gigantesque gueule et engloutissent en une seule fois une quantité impressionnante d’eau et de nourriture.
Certaines grandes baleines peuvent ainsi aspirer un volume d’eau équivalent à celui d’une petite piscine, soit plusieurs dizaines de milliers de litres en une seule bouchée.
Une question se pose alors naturellement : comment cette eau ne pénètre-t-elle pas dans leurs voies respiratoires ?
La découverte d’un étonnant « bouchon buccal »
Les chercheurs ont identifié une structure anatomique jusqu’alors inconnue : un bouchon buccal (oral plug).
Situé au fond de la bouche, ce tissu charnu agit comme une véritable valve de sécurité. Lorsque la baleine ouvre sa gueule pour capturer sa nourriture, ce bouchon vient obturer l’accès au pharynx, empêchant ainsi l’eau d’atteindre les poumons.
Au moment de la déglutition, le mécanisme change subtilement. Le bouchon se déplace afin de fermer la cavité nasale, tandis que le sac laryngé protège les voies respiratoires inférieures. Un passage sécurisé s’ouvre alors entre la bouche et l’œsophage, permettant à la nourriture de rejoindre l’estomac sans que l’eau n’envahisse le système respiratoire.
Autrement dit, la baleine peut avaler sous l’eau tout en continuant à protéger parfaitement ses poumons.
Les fanons entrent ensuite en action
Avant d’être avalée, la nourriture doit être séparée de l’eau.
C’est le rôle des fanons, ces longues plaques de kératine qui remplacent les dents chez les grandes baleines filtrantes.
Après avoir refermé sa bouche, la baleine contracte sa langue et expulse l’eau à travers les fanons. Ceux-ci fonctionnent comme un immense tamis : l’eau ressort, tandis que le krill et les petits poissons restent prisonniers des fines franges des fanons avant d’être avalés.
Ce système de filtration est d’une efficacité remarquable et permet aux plus grands animaux ayant jamais vécu sur Terre de satisfaire leurs immenses besoins énergétiques.
Une découverte unique dans le règne animal
Selon les auteurs de l’étude, aucune structure anatomique comparable n’avait encore été observée chez un autre animal.
« Nous avons découvert une structure chez les rorquals communs, qui existe probablement chez toutes les baleines qui happent leur nourriture la bouche grande ouverte », explique la biologiste Kelsey Gil, principale autrice de l’étude.
Elle compare ce mécanisme à celui de l’être humain lorsque nous avalons : notre voile du palais ferme les voies nasales tandis que l’épiglotte protège la trachée afin d’éviter que les aliments ne pénètrent dans les poumons. Chez les baleines, le principe est similaire, mais il a évolué pour fonctionner dans un environnement entièrement aquatique et avec des volumes d’eau gigantesques.
Pourquoi cette découverte a-t-elle attendu si longtemps ?
On pourrait penser qu’un animal aussi emblématique que la baleine n’a plus beaucoup de secrets à révéler. Pourtant, son anatomie reste difficile à étudier.
Les grandes baleines passent l’essentiel de leur vie au large, plongent parfois à plusieurs centaines de mètres de profondeur et il est évidemment impossible d’observer leur système digestif ou respiratoire lorsqu’elles sont vivantes.
Les scientifiques doivent donc travailler à partir d’animaux échoués ou décédés naturellement. En étudiant minutieusement leurs tissus et leur anatomie, ils reconstituent le fonctionnement des différents organes, une discipline appelée morphologie fonctionnelle.
Comme le souligne Kelsey Gil, « il est impossible d’étudier ce mécanisme chez une baleine vivante. Nous devons nous appuyer sur les tissus d’animaux décédés afin de comprendre le rôle de chaque structure anatomique. »
Les baleines n’ont pas fini de nous surprendre
Cette découverte rappelle à quel point les baleines demeurent des animaux extraordinaires. Malgré des décennies de recherche, elles continuent de révéler des adaptations étonnantes, façonnées par des millions d’années d’évolution.
Le « bouchon buccal » constitue un exemple remarquable de cette ingénierie naturelle. Grâce à lui, les baleines peuvent engloutir d’immenses quantités d’eau, filtrer efficacement leur nourriture et respirer en toute sécurité, un équilibre indispensable à la survie des plus grands mammifères marins de notre planète.
Chaque nouvelle découverte nous rapproche un peu plus de la compréhension de ces géants des océans… tout en nous rappelant qu’ils conservent encore une grande part de mystère.



